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(Flickr/LulaOficial)

Présidentielle au Brésil : les questions que posent la candidature de Lula

Personne ne pourra le lui enlever, Lula est du genre tenace. Incarcéré depuis le 7 avril, l’ancien président brésilien n’en reste pas moins le favori des sondages pour l’élection présidentielle brésilienne, dont le premier tour est prévu le 7 octobre. Et depuis le samedi 4 août, il est même devenu le candidat officiel du Parti des travailleurs (PT). La question de son éligibilité ou non, qui devrait être tranchée après le 15 août par la justice brésilienne, est la question centrale de ce début de campagne. Décryptage.

Lula peut-il vraiment être candidat ?

Au Brésil, en vertu de la loi de la Ficha limpa, votée alors que Lula était président, les personnes condamnées en appel sont inéligibles. En théorie, Lula, qui a été condamné en janvier dernier en appel à 12 ans et 1 mois de prison pour corruption passive et blanchiment d’argent dans l’affaire du triplex de Guarujá, ne peut donc pas être candidat à la présidence de la République brésilienne. Sauf que cette inéligibilité n’a pas été prononcée automatiquement le jour de sa condamnation et qu’elle doit être confirmée par le Tribunal supérieur électoral (TSE). Celui-ci devrait être saisi à partir du 15 août prochain, date limite pour le dépôt des candidatures, lorsque le ministère public contestera  l’enregistrement de la candidature de Lula, estime BBC Brasil. Le procureure générale Raquel Dodge a annoncé qu’elle accélérerait cette procédure.

L'ancien président Lula, le 7 avril dernier (Agencia Brasil)

Une fois saisi, le TSE devrait prendre plusieurs semaines pour se prononcer, le temps d’entendre d’éventuels témoignages et pour la défense de présenter ses arguments. Mais il ne devrait pas aller au-delà du 17 septembre, date butoir pour le rejet des candidatures par le TSE. Après le 17 septembre, le PT ne pourra pas non plus présenter un autre candidat que Lula. S’il est déclaré inéligible par le TSE, Lula pourra encore tenter un recours devant la plus hautes instance judiciaire brésilienne, le Tribunal suprême fédéral (STF). Avec le risque que le PT se retrouve sans candidat si le STF confirmait une éventuelle inéligibilité de Lula.

Reste également la question de la campagne électorale, qui doit commencer le 16 août. Comment Lula compte-il la mener depuis sa cellule de Curitiba (Parana) ? Lors de la convention du PT, samedi 4 août, il a fait lire une lettre écrite aux militants, dénonçant chez ses opposants une volonté « de faire des élections avec des cartes truquées, en excluant le nom qui est devant dans la préférence populaire dans tous les sondages ». D'après l’ancien maire de São Paulo, Fernando Haddad, le parti de l’ancien président entend garantir le droit de Lula de participer aux débats et à la campagne elle-même. Selon le site RevistaForum, le PT a notamment présenté devant la cour d’appel qui a condamné Lula un recours pour lui permettre de participer au premier débat électoral, qui sera organisé ce jeudi 9 août par TV Band.

Quelle alternative pour le PT si la candidature de Lula n’est pas validée ?

Fernando Hadadd (Agência Brasil)

Le PT a évidemment été obligé d’échafauder un plan B. Il est déjà parvenu à s’adjoindre dimanche, comme c’est le cas depuis 1989, les forces du Parti communiste du Brésil (PCdoB). Mais cet accord n’est pas divulgué de la même façon par les deux partis.

Pour le PT, Fernando Haddad est officiellement le candidat à la vice-présidence aux côtés de Lula, dont il prendra la place de numéro un si ce dernier voit son inéligibilité confirmée par le TSE. Et, ce n’est pas dit officiellement car le PT ne peut se résoudre à évoquer une non-candidature de Lula tant que tous les recours n’ont pas été épuisés, mais Manuela D'Ávila, qui était la candidate du PCdoB avant que son parti ne se retire de la course à la présidentielle, basculerait sur le ticket PT en position de candidate à la vice-présidence si tel était le cas.

Du côté du PCdoB, l’interprétation est quelque peu différente. Lundi, le petit parti a affirmé que, « quelles que soient les circonstances », avec Lula ou Fernando Haddad en numéro un, la candidate à la vice-présidence du ticket PT serait sa chef de file. Le PCdoB explique que Fernando Haddad a seulement été placé sur le ticket avec Lula pour pouvoir « donner une voix à l'orientation de l'ancien président jusqu'à ce que la stabilité juridique de (sa) candidature soit clarifiée ».

Manuela d'Ávila (Agência Brasil)

Si la position officielle de Manuela D'Ávila reste donc encore quelque peu ambiguë, le duo qu’elle s’apprête à former avec Fernando Haddad pour faire campagne à travers le Brésil montre que le PT garde un minimum les pieds sur terre et est prêt à tourner la page Lula.

L’officialisation du ticket Lula-Haddad devrait faire du bien au second dans les prochains sondages. Quand il est considéré comme le candidat de Lula, l’ancien maire de São Paulo arrive deuxième dans les enquêtes hebdomadaires menées par l’Institut de recherches sociales, politiques et économiques (Ipespe) pour la société XP et destinées aux investisseurs financiers. Dans la dernière, dévoilée vendredi dernier, Fernando Haddad figure avec 13 % d’intentions de vote, derrière Jair Bolsonaro (20 %) et devant Marina Silva et Geraldo Alckmin (9 % chacun). Sans l’étiquette « Lula », le candidat du PT n’obtient que 2 %.

Si Lula n'est pas candidat, quelles sont les perspectives pour le reste de la gauche ?

Ciro Gomes (Agência Brasil)

Elles ne sont pas forcément très bonnes. Avant que Fernando Haddad ne soit porté sur le devant de la scène, elles étaient plus favorables, notamment pour aller chercher un second tour - et le remporter - face à Jair Bolsonaro (Partido Social Liberal). Marina Silva (Rede Sustentabilidade) occupait la deuxième place dans les intentions de vote du premier tour avec 13 à 14 % des deux derniers sondages (Ipespe et Parana Pesquisas). Ciro Gomes (Partido Democrático Trabalhista - PDT), qui pouvait faire office de Lula bis, restait stable avec 10-11 % d'intentions de vote, ne parvenant pas à récupérer les voix du PT qui, si elles n'allaient pas à un autre candidat du parti de Lula, semblaient largement se transformer en votes blancs ou nuls (14-16 % dans les scénarios avec Lula, 25-27 % sans Lula).

Marina Silva (José Cruz / Agência Brasil)

Pour l'éditorialiste de G1 Helio Gurovitz, « l'effet de la nomination du remplaçant de Lula promet d'être dévastateur non seulement pour Ciro Gomes, mais aussi pour Marina Silva », car Fernando Haddad « est le candidat avec le plus de chance de croître au point d'atteindre le second tour ». Le candidat du PDT était particulièrement dans le viseur de Lula, qui a réussi à l'isoler encore plus ces derniers jours en lui dérobant une précieuse alliance avec le Parti socialiste brésilien (PSB). Ce dernier affichera sa neutralité au premier tour de la présidentielle plutôt que de soutenir Ciro Gomes et lui offrir à la fois son électorat et son temps de propagande électorale à la télévision.

Pour sa part, Marina Silva, même mieux placée dans les sondages, devrait elle aussi souffrir de son isolement (alliance avec un seul parti, le Parti vert) et d'une visibilité de sa campagne dans les médias extrêmement réduite. Avec bien moins de moyens qu'en 2014 - où elle avait remplacé au pied levé Eduardo Campos, du PSB -, la candidate écologiste espère compter avec la cohérence de son discours, un électorat varié (particulièrement chez les femmes et les indécis) et un taux de rejet bien moins fort que la plupart des autres candidats majeurs.

Si Lula n’est pas candidat, qu’est-ce que cela change pour la droite et le centre ?

Jair Bolsonaro (Archives Agência Brasil)

Le premier à se réjouir d’une inéligibilité de Lula sera sans aucun doute Jair Bolsonaro. Parce que le candidat d’extrême droite arriverait largement en tête au premier tour dans les sondages sans Lula, avec en général plus de 20 % des intentions de vote. Et parce qu’au second tour, Lula apparaît comme le seul candidat partant avec une confortable avance face à Jair Bolsonaro : 37 % contre 30 %, selon une enquête Ideia Big Data pour Veja publiée le 27 juillet. Jair Bolsonaro n’aurait que deux points de retard face à Marina Silva (Rede) et un face à Geraldo Alckmin (PSDB) au second tour.

Ancien gouverneur de São Paulo, le tucano Geraldo Alckmin est celui que Lula semble considérer comme le principal adversaire du PT : leurs deux partis ont croisé le fer au second tour des six dernières élections présidentielles. Fort de la principale coalition des 13 candidats à cette présidentielle 2018 (celle du centrão, qui réunit les partis plus ou moins centristes DEM, PP, PR, PRB et Solidarité), Geraldo Alckmin voit sa cote commencer à remonter dans les sondages. Il serait passé de 7 % à 10 % des intentions de vote dans plusieurs scénarios selon une enquête XP/Ipespe.

Pour Henrique Meirelles, l’homme du Mouvement démocratique brésilien (MDB), parti du président Michel Temer, cette campagne s’annonce en revanche très compliquée : avec ou sans Lula, il n’obtient pour le moment que 1 à 2 % des intentions de vote.

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