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Edwy Plenel : « Les gauches française et brésilienne se sont brûlé les ailes dans la gestion du pouvoir » - Bom Dia Brésil
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Edwy Plenel, le 29 mars 2017 à Paris (Force Ouvrière/Flickr)

Edwy Plenel : « Les gauches française et brésilienne se sont brûlé les ailes dans la gestion du pouvoir »

Journalisme, démocratie, censure, comment ces thèmes ont-ils évolué depuis mai 68 dont on commémore ce mois-ci le cinquantenaire. Edwy Plenel faisait partie des invités français et brésiliens de l’Alliance française puis de la Fondation Casa de Rui Barbosa, en partenariat avec le consulat général de France à Rio, afin d’en débattre la semaine dernière dans la Cidade Maravilhosa. Le journaliste et cofondateur de Mediapart, qui fête lui ses dix ans, est également revenu sur ce bouleversement et ses conséquences pour Bom Dia Brésil.

Où et comment avez-vous vécu mai 68 ?

En 1968, je n’avais pas encore 16 ans. J’étais lycéen dans l’un des deux lycées français d’Alger dans l’atmosphère de l’après-indépendance. C’était pour moi l’époque du tiers-mondisme, je ne pensais pas à l’époque à la France, je pensais à l’Amérique latine avec ses dictatures, un an et demi après la mort de Che Guevara, je pensais à l’Afrique où il y avait encore des colonies, notamment portugaises, et évidemment à l’Asie du Sud-Est avec la guerre du Vietnam. Je suis d’une histoire familiale où nous cherchions le monde plutôt que la France et tout d’un coup, dans ce pays qui nous semblait un peu une impasse, un peu immobile, un peu replié dans une grandeur qui me semblait et me semble toujours un peu prétentieuse et qui éloigne du monde plutôt qu’elle n’en rapproche, il y avait cette heureuse surprise que j’ai suivie à la radio. Elle est à la fois celle du bouillonnement de la jeunesse, une radicalité démocratique qui est pour moi toujours d’actualité et puis il y avait ce souci du monde, ces solidarités spontanées, loin des replis identitaires d’aujourd’hui. L’année suivante, dans mon lycée à Alger, j’ai animé des mouvements, des protestations. Cela a produit mes propres engagements.

Cinquante ans plus tard, la jeunesse est de nouveau mobilisée en France, mais elle semble désenchantée…

Je ne dirais pas qu’elle est désenchantée. Elle a une montagne à soulever. La jeunesse de mai 68, c’était vingt ans après la Seconde Guerre Mondiale, des privilégiés des Trente Glorieuses, d’une période de croissance, d’une accélération de l’ouverture au monde et des déplacements avec tout un ébranlement culturel qui suivra. Nous n’avions pas les défis d’aujourd’hui. La jeunesse d’aujourd’hui doit faire face à trente ans d’une régression terrible : une offensive de retour aux intérêts dominants, à la défense de la minorité des plus riches et par conséquent à la brutalisation du bien commun dans la société, des services publics, à la régression des libertés, à la tendance des pouvoirs d’autant plus verticaux et autoritaires, et donc à la ruse pour cacher les questions démocratiques et sociales et se saisir de tous les dangers, les peurs, les menaces sécuritaires pour brandir les arguments identitaires, de repli, la haine de l’autre, la chasse au bouc émissaire…

La gauche, qui a aussi été au pouvoir ces trente dernières années, a une responsabilité dans cette régression ?

Il y a eu un impact, et cela vaut aussi bien pour la France que pour le Brésil, du fait que ces partis aient été amenés à gérer le pouvoir. Ce qui pèse aussi bien sur la gauche française que brésilienne, c’est de s’être brûlé les ailes dans la gestion du pouvoir, d’avoir fait de belles choses, mais aussi d’avoir oublié par moment le lien à ce qui la légitime : le monde du travail, les associations, la société civile. La jeunesse d’aujourd’hui sent bien que le monde qu’on lui promet est invivable, un monde où l’on augmente tant les inégalités, où tant de richesses sont détournées par l’évasion fiscale. Un monde où on nous promet la concurrence, la compétition, la consommation, c’est un monde qui nous met en péril. La jeunesse est porteuse de cette lucidité-là. Maintenant, il va lui falloir trouver des chemins inédits, nouveaux, pour inventer les réponses face à des pouvoirs intraitables, qui redeviennent autoritaires, crispés, violents. Nous sommes ici sur un continent qui a connu des éclipses profondes de la démocratie, de l’espérance, des générations profondément réprimées voire effacées physiquement quand on pense à l’Argentine, et néanmoins, ce chemin a repris.

Quel regard portez-vous sur la gauche brésilienne et latino-américaine qui, comme en Europe, est particulièrement à la peine actuellement ?

La question à laquelle on doit réfléchir, qui n’est pas propre à la gauche latino-américaine, est celle du lien particulier pour la gauche entre assumer la responsabilité du pouvoir d’Etat et rester fidèle à la société. Dans une assemblée républicaine, elle est porteuse des intérêts majoritaires qui sont confisqués par des pouvoirs étatiques au service d’intérêts minoritaires : droits des ouvriers, des femmes, des minorités, des discriminés – ce que Marielle Franco incarnait profondément ici-même, le droit d’avoir des droits et d’en conquérir de nouveaux. Si on définit la gauche comme cela, on doit se dire qu’elle doit avoir une pratique profondément différente de la droite, qui l’oblige en permanence à maintenir ce lien avec la société et si elle a, à un moment donné, le sentiment que ce lien se défait, elle doit faire le choix de le reconstruire plutôt que de s’accrocher au pouvoir. L’autre question, qui lie dans un contexte d’histoire politique différent le Venezuela et le Brésil, c’est que, comme ce fut le cas pour les indépendances en Afrique notamment, la rente des énergies fossiles, pétrolière ou gazière, est toujours une catastrophe démocratique. Elle donne l’illusion de la prospérité et un pouvoir progressiste doit avoir un usage lucide de cela. Il ne doit surtout pas céder à la facilité de cette rente et se dire qu’elle doit être convertie, investie dans autre chose. S’il vit trop sur cet acquis, il risque d’être entraîné vers des logiques autoritaires, comme on le voit en Algérie, en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis, en Angola…

Vous êtes venu à Rio parler notamment de la censure. Malgré Internet et une certaine libération de l’information, elle est toujours présente…

Il y a une bataille et les potentialités démocratiques du numérique font que les pouvoirs étatiques et économiques prennent peur. Ils essayent à nouveau de construire des barrières face au droit de savoir des citoyens, à la légitimité de publier, d’informer. Mais il me semble que le principal danger, c’est que l’allié de ces offensives, qui est l’un des principaux leurres de la révolution numérique, qui n’est pas fatal mais qu’il faut combattre, comme Mediapart le fait depuis sa naissance, c’est la gratuité publicitaire. Avec le scandale Facebook/Cambridge Analytica, nous découvrons aujourd’hui que c’est une illusion, une transformation des individus en marchandise, un trafic des identités personnelles, donc des atteintes aux libertés individuelles et plus essentiellement la promotion des opinions au détriment de l’information. C’est par la logique d’audience que ces algorithmes vous envoient d’abord ce qui va dans votre sens, ce qui va conforter vos préjugés, plutôt que de l’information qui va vous obliger à réfléchir. Cette logique corrompt l’information, gangrène le débat public et est le vrai allié d’une censure douce, cachée.

Le grand thème actuel, ce sont les fake news. Des lois sont en préparation au Brésil comme en France pour s’en prémunir, mais pensez-vous qu’elles ont réellement de l’influence sur le vote des gens ?

Non, justement. Je pense que les gouvernements s’emparent des fake news, dont la clé sont ces algorithmes et dont les véritables sont les mensonges d’Etat – sur la guerre d’Irak hier, sur la guerre de Libye plus récemment, pour s’attaquer à la liberté d’information. Actuellement en France, il y a deux propositions de loi qui sont très régressives : l’une sur les fausses informations qui, si elle est votée, pourrait servir à tuer dans l’œuf des informations comme celles révélées par Mediapart sur le financement de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en 2007 par la dictature libyenne ; l’autre sur le secret des affaires, qui étend, au nom de la protection des entreprises, le champ du secret au détriment du droit à l’information légitime, donnant à des tribunaux du commerce le pouvoir de décider si quelque chose est vrai ou faux, légitime ou non. Ce sont deux lois qui sont des contournements de la loi fondamentale sur la protection de la liberté d’information en France.

Au Brésil, le groupe Globo, principal pourvoyeur de révélations, notamment en ce qui concerne le scandale Petrobras, est exécré par les soutiens des accusés, dont l’ex-président Lula, qui l’accusent de participer au « coup d’Etat » en vigueur depuis la destitution de Dilma Rousseff. Un média a-t-il moins de légitimité à sortir des affaires parce qu’il est dominant ?

Je défends le fait que la liberté, c’est d’abord celle de dire et notamment de révéler des faits que les gens n’ont pas envie de voir et d’entendre. Dans ces affaires de corruption qui concernent toute la classe politique brésilienne, il y a une partie des faits, dont on peut discuter leur importance par rapport à d’autres formations politiques, qui concerne le Parti des travailleurs (PT). C’est indiscutable. On peut avoir évidemment un débat sur l’instrumentalisation judiciaire de ces faits pour des règlements de compte politiques – hier pour faire tomber la présidente Dilma Rousseff, aujourd’hui pour empêcher Lula d’être candidat à la présidence de la République, mais les faits sont là. Il est indéniable que dans sa gestion du pouvoir, le PT s’est compromis avec des pratiques d’autant plus inadmissibles qu’il était porté par ceux qui dénonçaient les oligarchies, les compromissions, etc. Cela n’enlève rien à la dimension sociale de la politique de Lula, mais je ne crois pas que l’on doive mentir, cacher les faits au nom d’une prise de parti ou de position.

C’est la première fois que vous venez au Brésil, mais avez-vous des liens particuliers avec ce pays ?

J’ai un lien qui concerne la nourriture, la musique, l’odeur, le climat, les paysages… Ce serait prétentieux de dire que je me sens chez moi au Brésil, mais je ne me sens pas en terrain étranger. Mon pays de jeunesse, qui a fait tout mon imaginaire, est la Martinique. Quand j’entends le portugais du Brésil dans les rues de Rio, j’entends la musique du créole de mon enfance, il a le même son. Je suis un enfant de la créolisation du monde, comme disait Edouard Glissant. Je suis donc culturellement dans cet univers quand je me retrouve sur la côte vénézuélienne, à Carthagène des Indes, à Cuba, sur la côte Atlantique de l’Amérique centrale… Mon lien avec le Brésil, c’est celui-là. Mon autre lien, ce sont mes nombreux amis, certains légèrement plus âgés, que j’ai croisés dans les années 1970, dans ce moment où notre cœur battait au rythme du Brésil, Chili, Argentine, Uruguay… Nous suivions profondément ce qu’il se passait là-bas. On participait, avec évidemment des fautes, des erreurs, des excès dans les choix qui étaient faits de la lutte armée, mais c’est aussi mon histoire, je ne peux pas m’en abstraire. J’ai soutenu cela, j’ai connu des personnes qui ont disparu, d’autres qui ont survécu comme Marco Aurélio Garcia, qui a été le conseiller diplomatique de Lula.

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