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Cracolândia, ce pays du crack que São Paulo voudrait conduire au sevrage - Bom Dia Brésil
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Dans le secteur de Cracolândia, à São Paulo (Rovena Rosa/Agência Brasil)

Cracolândia, ce pays du crack que São Paulo voudrait conduire au sevrage

Le 30 avril et le 9 mai dernier, des conflits entre les consommateurs de drogue et la police ont éclaté dans le secteur de Cracolândia, à São Paulo. Victime d’un tir dans la tête, une des habitantes de la zone a succombé à ses blessures le 10 mai.

Depuis 25 ans, l'aire située entre la Estação da Luz et l’avenida Rio Branco est connue comme l'une des zones de São Paulo à éviter. La raison ? C’est là, sur la rue Helvetia principalement, qu’est situé le fameux Cracolândia. Le pays du crack, dont la place principale, devant la gare, a même été baptisée par les utilisateurs la praça do Cachimbo, la place de la Pipe, instrument utilisé pour fumer le crack. C'est ce que raconte à Bom Dia Brésil Fabio, 44 ans, ancien habitant de Cracolândia et désormais activiste.

Depuis de nombreuses années, des politiques menées par les divers maires de São Paulo et gouverneurs de l’Etat tentent de résoudre la situation. Sans succès à ce jour. Car le problème majeur est la dissonance entre les différents intervenants qui ne parviennent à s’accorder sur les mesures à prendre. 

Bras ouverts vs Rédemption

(Rovena Rosa/Agência Brasil)

Fernando Haddad (PT), à la tête de la capitale pauliste de 2012 à 2016, instaure le programme Bras ouverts. Il repose sur la stratégie de la « redução de danos », la réduction des dommages. Il n’est alors pas demandé aux usagers de stopper leur consommation, mais d’apprendre à la réguler pour la réduire petit à petit. Ce programme privilégie également le regroupement des consommateurs sur la région de Luz, afin de traiter la situation de manière globale.

Son successeur, João Doria (PSDB) ne voit pas les choses du même oeil. Pour lui, il faut éradiquer cette zone de consommation de drogue à ciel ouvert, qui fait désordre à côté de la très chic salle de concert Sala de São Paulo. Il mène de grandes opérations policières, en mai 2017. Et annonce alors « en avoir terminé avec Cracolândia ». Il s’avère pourtant que les consommateurs se répartiront juste quelques rues plus loin. Avant de rejoindre la rue Helvétia.

A la place de Bras ouverts, il crée le programme Rédemption. A sa tête, le docteur Arthur Guerra pour qui la donne est claire. « C’est un très grand défi et on ne va pas résoudre le problème de la drogue dans Cracolândia ou dans São Paulo, car c’est une problématique immense », confie-t-il. « Mais la situation évolue. Alors qu’en 2017 on comptait entre 1.850 et 2.000 habitants dans la zone de Cracolândia, ils ne sont désormais que 400 à 420. » 

Abstinence ou réduction des dommages ?

Il y voit un effet direct de l’efficacité de Rédemption. Alors que Bras ouverts proposaient aux dépendants de vivre dans des hôtels de la région où ils pouvaient consommer librement la drogue, Rédemption a fermé ces établissements et choisi d’offrir des options de logement dans des hôtels situés dans les quartiers de Vila Formosa et Vila Brasilandia. « Cela fonctionne bien, car ils sont éloignés du flux (nom donné à la rue où les consommateurs se regroupent principalement ndr), moins en lien avec les trafiquants. »

Un point qui a fait plus fortement polémique avec la mise en place de Rédemption, c’est l’internement des dépendants afin de viser l’abstinence. Modèle d'ailleurs choisi par Jair Bolsonaro qui a signé en avril la Nouvelle politique nationale sur les drogues, écartant le traitement dit de réduction des dommages. Certains ont parlé d’internement forcé et Arthur Guerra insiste bien sur le caractère volontaire de l’hospitalisation : « Ce sont les dépendants qui choisissent ou non de suivre le traitement. De même, s’ils souhaitent arrêter en cours de route, personne ne les oblige à rester ». 180 places sont proposées dans les hôpitaux de la Cantareira et des Irmãs hospitaleiras pour traiter les victimes d’une addiction à la drogue. Ce qui semble bien peu lorsque l’on sait que Bruno Covas a fixé pour objectif de réduire le nombre d’utilisateurs de drogue vivant dans la rue de 80 % d’ici à 2020…

Rafael, 23 ans, est étudiant en psychologie à la PUC de São Paulo et bénévole au sein de l’ONG Craco Resiste. Il s’avoue être assez sceptique face à la théorie de l’abstinence : « Interner les personnes, c’est une manière assez inefficace de traiter le problème. 90 % des utilisateurs reprennent leur consommation de drogue malgré le traitement apporté ». Il appuie ses propos par des études menées en psychologie prouvant l’inefficacité de la théorie de l’abstinence.

Traiter les dépendants au crack avec humanité

Fabio, ancien habitant de Cracolândia (A. Perraud Boulard/Bom Dia Brésil)

Fabio n’est pas plus convaincu par le traitement. Il est passé par les deux hôpitaux en 2017, ce qui ne l’a pas empêché de rechuter en 2018. Selon lui, « 95 % d’entre nous y vont pour respirer quelques semaines », mais pas dans l’optique d’arrêter définitivement. Car, évoquant son expérience, il ne sait que trop bien à quel point le crack, « véritable baiser de la mort », mène rapidement à la dépendance.

Tant Fabio que Rafael s’accordent à voir une issue possible dans une politique plus humaine pour gérer la situation. Rafael reproche notamment la « violence institutionnelle » qui domine la zone de Cracolândia depuis quelques années : « J’entends parler de guerre contre les drogues, de problème de sécurité. A aucun moment de l’idée de s’occuper des personnes. » Il s’avoue même « choqué et en colère face à la manière dont les dépendants sont maltraités par la police municipale qui surveille les lieux. » D’où la présence des volontaires de Craco Resiste qui se relaient pour « veiller et dénoncer les violations des droits de l’homme » qui sont commises dans le « flux ». 

Une constatation qui a d’ailleurs été faite en novembre dernier par la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). Citée par Agência Brasil, sa vice-présidente,  Esmeralda Arosemena, a dénoncé l’absence de sécurité dans laquelle vivent les habitants de Cracolândia, ainsi que l’absence de droits dont ils sont victimes : « Il y a une obligation de leur fournir un accès à la santé, à une habitation, à l’éducation, à la reconnaissance et à l’alimentation. Ils se plaignent de ne pas avoir le droit de se déplacer librement, ce qui est un droit fondamental. »

Un long chemin vers la dignité

Mais Arthur Guerra se veut confiant et pense que le nouveau maire, Bruno Covas, du même parti (PSDB) que Doria, va dans le bon sens. Il se réjouit notamment d’un projet de loi concernant les drogues et l’alcool qui devrait bientôt être voté à São Paulo. « Bruno Covas a donné beaucoup de force à ce projet de loi. Nous serons les premiers à avoir une politique municipale sur les drogues », se réjouit-il. Il évoque également un élargissement du programme Rédemption qui ne sera plus limité au seul territoire de Cracolândia. Mais aussi d’actions de prévention prévues auprès des enfants.

Toutefois difficile de savoir dans quelle mesure cette loi pourra avoir un réel impact sur la situation au quotidien des habitants de Cracolândia et des environs. « La communauté nous déteste », raconte Fabio. « Ils n’ont pas la paix, et il faut aussi le comprendre. » Mais il dénonce tous les préjugés qui entourent les consommateurs de crack. « On les compare souvent à des zombies, des gens qui n’auraient plus toute leur tête. Mais ce n’est pas ça Cracolândia, c’est aussi un endroit où se tissent des liens d’affection entre des personnes qui s’entraident. Il faut juste que les gens voulant aider essayent de comprendre qui sont ces personnes », estime-t-il.

« Il faut se mettre du côté de l’utilisateur, réaliser le besoin physique qu’il a de cette drogue pour aborder le problème sous le bon angle », explique Rafael qui étudie à la faculté ces questions de dépendance à la drogue. Et surtout l’amener à une autonomie dans la consommation, « ne pas le culpabiliser » et l’occuper. Ainsi Fabio rêve pour São Paulo d’un modèle d’action provenant de Milan : « C’est un espace multiple où on travaille, on vit et où l’on s’occupe du dépendant, ce qui est une réelle manière de considérer la personne et de lui redonner toute son humanité, sa dignité ». Une dignité que de son côté il cherche à reconquérir en se lançant à corps perdu dans l’écriture de poèmes engagés. Avec l’espoir secret que ses « shoots » poétiques lui offrent un salut que ni Bras ouverts ni Rédemption n’ont réussi à ce jour à lui procurer.

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