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« Dans l’esclavage moderne, les entraves sont plus subtiles que des chaînes » - Bom Dia Brésil
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Un chantier de charbonnage (Jeso Carneiro/Flickr)

« Dans l’esclavage moderne, les entraves sont plus subtiles que des chaînes »

Xavier Plassat (Photo Elza Fiúza/Agência Brasil).

Le Brésil va-t-il remettre en question la lutte contre le travail esclave ? Malgré près de 15 ans d’incontestables avancées, la question est d’actualité. Le 16 octobre, le ministère du Travail a publié une ordonnance qui modifie les règles du jeu de la lutte contre le travail esclave. Le 24 octobre, cette ordonnance a été suspendue par le Tribunal suprême fédéral, mais le ministre du Travail, Ronaldo Nogueira, assure qu’elle ne sera pas abrogée. Cette initiative du gouvernement Temer révolte Xavier Plassat. Ce frère dominicain, qui a quitté la France pour s’installer au Brésil en 1989, a reçu le Prix national des droits de l’homme en 2008. Il raconte à Bom Dia Brésil son expérience dans la lutte contre le travail esclave au sein de la Commission pastorale de la terre (CPT). Interview.

Dans quelle mesure l’esclavage est-il encore présent au Brésil aujourd’hui ?

Au Brésil, l’esclavage a été aboli en 1888, donc normalement il n’existe plus. Ce qui subsiste aujourd’hui ce sont des formes analogues à l'esclavage. En 1995, le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso a reconnu une réalité que la Commission pastorale de la terre et d’autres secteurs de la société dénonçaient depuis le début des années 1970. Il a créé un groupe spécial d’inspection du travail sur le travail esclave. Et en janvier 2003, après huit ans d’expérience, Lula a lancé un plan national, qui a débouché notamment sur la création d’une commission nationale d’éradication du travail esclave, l’instauration d’une assurance-chômage pour les travailleurs libérés, et l’établissement d’une lista suja, un cadastre des employeurs pris en flagrant délit de travail esclave.

La dette va s’imposer sournoisement à la victime, dès le point de départ où elle est recrutée dans un village perdu au fond du Nordeste pour aller travailler sur un front pionnier à 1.000 ou 2.000 km plus à l’Ouest ou plus au Nord.

Depuis 2003, la loi brésilienne définit précisément les conditions analogues à l’esclavage…

L’article 149 du code pénal distingue quatre cas de figures : le travail forcé, l’esclavage pour dette, les conditions dégradantes, et la journée de travail exhaustive. Dans l’esclavage moderne, les entraves sont plus subtiles que des chaînes ou des amarres. La dette, par exemple, va s’imposer sournoisement à la victime, dès le point de départ où elle est recrutée dans un village perdu au fond du Nordeste pour aller travailler sur un front pionnier à 1.000 ou 2.000 km plus à l’Ouest ou plus au Nord.

Dans quels secteurs économiques trouve-t-on le plus souvent ces conditions analogues à l’esclavage ?

Principalement dans l’agriculture, avec la canne à sucre, l’élevage bovin pour les travaux de manutention et d’entretiens des paturages, la culture da la pomme de terre, de l’erva mate dans le Paraná, la cueillette des pommes. Aujourd’hui on s’intéresse aussi à l’extraction de la palme de carnaúba, à la frontière entre le Piauí et le Ceará. C’est un produit qu’on utilise pour des confiseries industrielles, du vernis à ongle, des bâtons de rouge à lèvre. Les conditions dans lesquelles c’est produit, c’est typiquement du travail esclave. Il y a un recruteur, qui va chercher des travailleurs dans l’État voisin, il leur promet monts et merveilles, les maintient sous une dette et les emploie dans des conditions de travail et de vie impossibles. On trouvait aussi du travail esclave dans les chantiers de production de charbon de bois liés à la sidérurgie, au Pará et au Maranhão. C’est moins le cas depuis huit ans, en raison de la crise qui sévit dans la sidérurgie.

De 2002 à 2010, ça a explosé, avec 250 à 350 dénonciations et 2.000 à 4.000 personnes libérées par an. C’était fantastique, il y a eu une prise de conscience, des gens réalisaient soudainement qu’eux aussi travaillaient dans ces conditions, on voyait des reportages à la télévision sur les libérations.

Concrètement, comment les progrès dans la lutte contre le travail esclave se sont-ils traduits pour les victimes ?

Par des libérations. De 1995 à 2001, on avait 30 à 40 dénonciations par an, principalement par la CPT, qui permettaient de libérer 300 à 400 personnes par an. De 2002 à 2010, ça a explosé, avec 250 à 350 dénonciations et 2.000 à 4.000 personnes libérées par an. C’était fantastique, il y a eu une prise de conscience, des gens réalisaient soudainement qu’eux aussi travaillaient dans ces conditions, on voyait des reportages à la télévision sur les libérations. On a mené des actions de prévention, l’Organisation internationale du travail (OIT) aussi, la chose a commencé à se savoir. Le climat international a permis de faire pression sur l’État brésilien.

Comment la nouvelle ordonnance du ministère du Travail remet-elle en cause les progrès introduits par la loi ?

En soumettant les inspecteurs du travail à l’avis d’un policier qui n’a aucune compétence sur ce sujet. Et en retirant de la définition du travail esclave la référence aux conditions dégradantes et à la journée exhaustive. Il y a des gens qui travaillent dix heures sans s’arrêter une seule fois, sans accès à de l’eau potable. La journée exhaustive, c’est quand on va au-delà de la capacité physique ou même psychologique d’un individu à récupérer. Quant aux conditions dégradantes, elles créent une situation de subordination, d’humiliation, de soumission qui retire à la victime les conditions dans lesquelles elle pourrait encore avoir un libre-arbitre. Les conditions dégradantes, c’est quand on a la réunion simultanée de violations. Cela se rapporte le plus souvent à l’eau potable, au logement minimum, décent, à l’abri des intempéries, à la possibilité de prendre une pause pour manger et se reposer, d’avoir des équipements de protection individuels contre les principaux risques liés au métier qu’on exerce.

L’ancien président Fernando Henrique Cardoso, les organisations de l’ONU au Brésil, l’OIT depuis Genève sont contre. Ce n’est pas qu’une question de morale, la lutte contre l’esclavage, c’est aussi une question d’intérêts économiques.

La méthode employée par le gouvernement a choqué beaucoup d’opposants à cette mesure…

Qu’ils essaient de faire passer ça par une portaria (ordonnance), c’est monstrueux. A la CPT, on est scandalisés, on se demande jusqu’où on va tomber avec le gouvernement Temer. Cette portaria, elle arrive la semaine où le Sénat devait voter sur les suites à donner à la dénonciation contre le président. C’est un règlement administratif, qui ne peut pas reformuler ce que la loi a défini. C’est à juste titre que la procureure générale de la République, Raquel Dodge, veut la faire abroger. Il y a une vraie levée de boucliers contre cette portaria. L’ancien président Fernando Henrique Cardoso, les organisations de l’ONU au Brésil, l’OIT depuis Genève sont contre. Ce n’est pas qu’une question de morale, la lutte contre l’esclavage, c’est aussi une question d’intérêts économiques. Il y a plein d’entreprises qui n’ont pas envie d’être associées à ces pratiques et aux mauvais joueurs de l’économie globale.

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