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sergio moroSérgio Moro, nouveau ministre de la Justice et de la Sécurité publique (Marcello Casal Jr/Agência Brasil)

Sérgio Moro : un nouveau défi pour l'ancien juge anticorruption

Il n'aura fallu que deux jours après sa prise de fonction en tant que ministre de la Justice et de la sécurité publique pour que Sérgio Moro se retrouve sur le devant de la scène de l'actualité brésilienne. Vendredi 4 janvier, il signait un accord afin que l'armée intervienne dans le Ceará, Etat théâtre d'une flambée de violence depuis le 1er janvier.

D'entrée de jeu une crise sécuritaire pour marquer les débuts de l'ancien juge dans la vie politique. Un changement d'univers pour le moins surprenant. « Je suis un homme de justice, je ne suis pas un homme de politique », annonçait catégoriquement en 2016 celui qui a été l'un des principaux protagonistes de l'opération Lava Jato lors de sa première interview accordée à l'Estado de S.Paulo. Sérgio Moro, symbole de la lutte contre la corruption au Brésil, a donc pris tout le monde de court en annonçant début novembre accepter le poste de super-ministre de la Justice que Jair Bolsonaro, fraîchement élu, venait de lui proposer.

Un juge partial ?

Dans le milieu de la justice du Paraná, Etat où il officiait en tant que juge, personne ne s'attendait à ce que sa carrière prenne ce tournant. Une décision qui a fait grincer quelques dents. Interrogé par Bom Dia Brésil, Antonio Carlos de Almeida Castro, surnommé Kakay, avocat de Brasilia dont de nombreux clients sont impliqués dans Lava Jato, estime ainsi que Sérgio Moro « a donné une véritable claque au système judiciaire ». « Je suis convaincu depuis le début de l'opération Lava Jato que Moro a des compétences, mais qu’il est partial. Je ne pensais pas qu’il irait jusqu’à assumer sa partialité, mais c’est ce qu’il a fait en acceptant une charge ministérielle d’un homme qu’il a aidé à faire élire puisqu’il a emprisonné son principal adversaire (à savoir l’ancien président Lula, ndr) », explique-t-il. José Carlos Portella Junior, avocat criminaliste et professeur de droit pénal à Unicuritiba, où il a côtoyé l'an dernier l'ancien juge, va encore plus loin : « Pour Lula, il y a eu une rhétorique politique durant le jugement. L’analyse des preuves a été politique. C’était un juge politique, la finalité était de condamner Lula. »

Une théorie de la partialité de Sérgio Moro à laquelle s'oppose fermement René Dotti, avocat ayant représenté Petrobras au sein de l’accusation. Selon lui, « Lula a été condamné tout simplement car il y avait de nombreuses preuves contre lui ». Il réfute toute action politique du natif de Maringa en tant que juge et estime que le fait qu'il soit devenu ministre de la Justice et de la sécurité publique est « une réelle chance pour le Brésil ».

« Faire plus en tant que ministre qu'en tant que juge »

Partial ou non, Sérgio Moro se retrouve désormais à la tête d'un ministère clé du gouvernement de Jair Bolsonaro, qui a beaucoup misé sur la carte sécuritaire tout au long de sa campagne. Auteur d'un livre sur Sérgio Moro et avocat, Luiz Scarpino Junior voit d'un bon oeil que l'ancien juge se soit entouré « de cadres avec une grande connaissance et expérience de la lutte contre la corruption et le blanchiment d'argent, notamment issus du groupe de travail Lava Jato ». Une partie de la population se montre en effet satisfaite de sa volonté affichée de lutter contre la corruption et l'insécurité. « Il va avoir à sa disposition une bonne structure, des moyens financiers », selon René Dotti. « Comme Jair Bolsonaro l'a expliqué, il sera "son Nord". Les conditions seront donc données à Sérgio Moro pour mener à bien sa mission, il pourra faire plus en tant que ministre qu'en tant que juge. »

La lutte contre la corruption a toujours été le cheval de bataille de Sérgio Moro. Mais ce n'est pas le seul sujet qu'il aura à traiter en tant que ministre. Luiz Scarpino Junior ne manque d'ailleurs pas de souligner que sur de nombreux points encore, tels que « la lutte contre les grandes organisations criminelles, le dilemme de la surpopulation carcérale ou encore l'immigration », la vision administrative du nouveau ministre demeure assez floue. Il craint par ailleurs que pour affronter le crime organisé, « il se heurte à des obstacles budgétaires et financiers notoires », alors que « la formation de la police et l'investissement dans la technologie » seraient capitaux pour « que cette lutte devienne durable ».

Gérer Bolsonaro et les membres du Congrès

Kakay voit divers nuages se profiler dans l'avenir ministériel de l'ancien juge, à commencer par les relations avec le président. Car si ce dernier lui a donné carte blanche, l'avocat souligne que des divergences ont déjà pointé le bout de leur nez. « Bolsonaro n’a pas menti pour être élu : il n’a jamais caché qu’il était raciste, homophobe, plein de préjugés... Sur divers points comme le port d’armes et la majorité pénale, Moro a contredit dès le départ les idées annoncées par Bolsonaro. Des affrontements vont rapidement éclater. » Sans compter que son passé de juge pourrait d'une certaine manière lui porter préjudice. Il était en effet habitué « à signer des décisions et qu'elles soient exécutées », alors que désormais, pour faire passer des lois, il devra « négocier avec le Congrès », dont un certain nombre de membres sont mis en cause dans l'opération Lava Jato...

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